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Monseigneur Nicolas Pavillon, évêque d'Alet et l'affaire de la Régale 

pavillon1.jpg   Le diocèse d'Alet fut constitué au commencement du quatorzième siècle par une bulle du pape Jean XXII, datée d'Avignon le 18 février 1318. La ville d'Alet avait été jusque-là le siège d'une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, fondée en 813 par le comte du Razès, Béra, fils de Guillaume duc de Toulouse et sa femme Romille.

   Le monastère d'Alet était fort riche. Une bulle du pape Calixte II, datée de 1173, nous donne le dénombrement de ses églises, de ses châteaux et de ses villages. Mais les évêques d'Alet ne profitèrent guère des richesses de l'abbaye; car, lorsque le pape Jean XXII créa dans la province ecclésiastique de Narbonne les deux évêchés d'Alet et de Saint-Pons, en même temps que ceux de Saint-Papoul et de Mirepoix dans le ressort du nouvel archevêché de Toulouse, les biens de l'abbaye furent partagés entre le chapitre de Narbonne et les trois nouveaux diocèses d'Alet, de Saint-Papoul et de Mirepoix qu'ils servirent à doter.

   Qu'était exactement le diocèse d'Alet au milieu du dix-septième siècle, au moment où Nicolas Pavillon,vingt-neuvième évêque, arrivé à Carcassonne le 30 octobre 1639, et reparti presque immédiatement, mettait enfin, le 3 novembre, le pied dans son village épiscopal?

   On rencontre au delà de Limoux une campagne qui peut avoir une demi-lieue de largeur sur deux de longueur, et puis on trouve pour entrer dans Alet un détroit de montagnes.

   D'un côté du torrent il y a un chemin élargi depuis peu. assez pour y faire passer une petite charrette, et de l'autre il n'y a qu'un sentier de gens de pied ou de cheval, et celui-ci est beaucoup plus élevé que l'autre au-dessus de l'eau. Le détroit va un peu en détournant et on ne voit pas la ville qu'on ne soit presque dedans. Mais à un demi-quart de lieue de là, les montagnes se rélargissent un peu en tournant, et font comme une espèce d'amphithéâtre qui donne place à la ville ou pour mieux dire au village d'Alet. L'affreux passage de cet entre-deux de montagnes, qui dure bien une demi-lieue, fait qu'on trouve l'aspect de cette petite ville un peu plus supportable.
   D'abord on voit un pont de pierre tout neuf à trois belles arcades, et la maison de l'évêque qui consiste en un fort grand corps de logis, bâtie par les anciens abbés, où il y a un jardin, accompagné d'une fort belle terrasse qui règne tout le long de la rivière... Les montagnes qui bornent la ville du côté du septentrion et du couchant sont fort escarpées, il y a une heure de chemin à aller en haut pour une personne robuste, par un chemin très raide et très droit, et ne sont séparées de l'évêché que d'un petit jet de pierre. Celles du côté du levant vont un peu plus en talus et celles du midi font une ouverture qui donne assez clair à la ville, parce qu'elles ne s'élèvent que peu à peu, en sorte néanmoins que vous ne trouvez plus que des montagnes les unes sur les autres jusqu'en Espagne. 
  Ce triste diocèse ne possédait guère plus de six mille feux et de trente mille âmes, où la majeure partie de la population des cent onze paroisses se composait de paysans « dans la neige la moitié de l'année » et dont le terroir sec et aride ne produisait qu'en petite quantité « du blé, du seigle et du vin ». Ni industrie, ni commerce, si ce n'est au bourg de Quillan qui exploitait les bois des Corbières; Saint-Paul vivait surtout de sa collégiale,et Alet de son palais épiscopal. 
   Les revenus de l'évêque étaient en rapport avec la pauvreté du diocèse. Un extrait du procès verbal du synode du diocèse d'Alet tenu en 1651, nous en donne le détail par paroisse : le total est bien minime. Un peu plus tard la description de la province de Languedoc faite sous l'intendance de Daguesseau, évalue à 16 000 livres les revenus de l'évêque d'Alet, et le mémoire de Basville les porte à 16 500 livres. Seul dans toute la province l'évêque de Saint-Papoul a un revenu moindre.
  Or qu'on se rappelle les devoirs d'un prélat comme Pavillon au dix-septième siècle; il n'est pas seulement tenu, en sa qualité de dignitaire de l'Église, de faire de nombreuses aumônes et d'entretenir de pieuses fondations;il lui faut encore (car il est aussi prince temporel, comte et seigneur d'Alet, haut, moyen et bas justicier) s'acquitter de beaucoup d'obligations notamment il représente son diocèse aux assemblées d'assiette, ainsi qu' aux assemblées des États de Languedoc, et que c'est là un surcroît de dépenses considérable pour un si faible revenu.

 Concernant le volet spirituel de son sacerdoce, l'Écriture sainte et les Pères de l'Église formaient le fond de l'enseignement religieux, que Pavillon, qui passera un jour pour le plus dangereux des disciples de Jansénius, voulait faire acquérir aux jeunes élèves de son séminaire qu'il voulait éloigner aussi bien des inepties de la casuistique que des dissertations de métaphysique religieuse sur l'accord ou le désaccord du libre arbitre et de la grâce.

Tourné vers l'action et soucieux de former pour le sacerdoce des hommes d'action, et nourri comme Bossuet de l'Écriture et des apôtres, il disait avec saint Paul à ceux qui étaient tentés de l'interroger sur ces matières subtiles et oiseuses : « homme, qui êtes-vous pour répondre à Dieu?» 

           Le rituel d'Alet

Ce fut des entretiens de Pavillon avec ses jeunes séminaristes que sortit ce Rituel d'Alet, approuvé par la plus saine portion de l'épiscopat de France, mais condamné en cour de Rome comme suspect de jansénisme. Ce Rituel peut être considéré comme le testament théologique de Nicolas Pavillon. On a fait au Rituel d'Alet deux sortes de reproches : le premier, c'est que les explications, les rubriques n'en étant pas écrites en latin, mais en français, il constituait, dans la liturgie de l'Église catholique et latine, une innovation dangereuse pour l'uniformité, mais qui permettait de rapprocher, grâce à une langue comprise de tous, le berger de son troupeau de fidèles; le second, c'est qu'en obligeant le clergé de son diocèse à se conformer en tous points aux instructions du Rituel et en obligeant tous ses subordonnés à faire précéder chacune des cérémonies religieuses de l'instruction appropriée dans le Rituel à cette cérémonie, Pavillon, indépendant du côté de Rome, ne laissait à son clergé aucune indépendance vis-à-vis de lui-même. Reproche à mon sens infondé puisque le rituel était un moyen de se rapprocher des fidèles en rendant la religion intelligible et en permettant aux membres du clergé de devenir plus accessibles au commun des fidèles.La dépendance hiérarchique vis à vis de l'évêque n'influant aucunement sur l'indépendance relative du clergé diocésain dans l'étendue de ses mission pastorales. Ces commentaires en français des sacrements et des cérémonies de l'Église, publiés avec l'approbation à peu près générale de l'épiscopat français adoptés dans plusieurs diocèses,réédités souvent au dix-septième siècle et en usage dans le diocèse d'Alet jusqu'à la Révolution, constituent l'originalité épiscopale de Pavillon et marquent une place de choix dans le clergé d'avant 1789. 
   Les conciles provinciaux, si fréquents au moyen-âge,si nombreux encore dans l'Eglise du quinzième siècle, au temps de la Pragmatique sanction de Bourges (1438), étaient tombés peu à peu en désuétude depuis le Concordat de 1516, vus à la fois d'un mauvais oeil par les deux alliés de 1516 : royauté et papauté. La Monarchie tempérée puis absolue, les considérant comme un reste de cette indépendance de l'Église qu'elle n'avait cessé d'affaiblir et de miner, voire comme un dernier vestige des libertés provinciales qu'il importait de faire disparaître, leur préférait ces Assemblées du Clergé de France, qu'elle composait et menait à son gré, et qu'elle avait toujours la possibilité de réunir en tant que de besoin.
   La papauté, de son côté, ne pouvait être favorable, en vertu de son essence même, à ces conciles particuliers, tenus par des évêques en dehors d'elle, sous la présidence d'un métropolitain ; poursuivant depuis la réorganisation de l'Église au concile de Trente, sans trêve ni relâche, son rêve séculaire de monarchie absolue dans l'ordre spirituel, elle n'avait cessé de témoigner aux conciles provinciaux son hostilité naturelle.
   Nicolas Pavillon ne pensait là-dessus ni comme le pape, ni comme le roi. Pour lui, comme pour les évêques d'avant le Concordat de 1516, les conciles provinciaux, autorisés par une longue tradition, étaient un organe nécessaire de la vie de l'Église.
   En février 1673 paraissait un arrêt du conseil du roi, par lequel Sa Majesté déclarait « le droit de régale inaliénable t imprescriptible et lui appartenir exclusivement dans tous les archevêchés et évêchés de son royaume, terre et pays de son obéissance ». En conséquence, ajoutait l'arrêt, « les archevêques et les évêques seront tenus, dans deux mois du jour du serment de fidélité qu'ils auront prêté, d'obtenir des lettres patentes de mainlevée et de les faire enregistrer à la Chambre des Comptes de Paris, et ceux qui ont prêté ci-devant le serment de fidélité et n'ont pas obtenu lesdites lettres de mainlevée, seront tenus de les obtenir et de les faire enregistrer dans deux mois en ladite Chambre des Comptes, après lesquels et faute d'y satisfaire dans ledit temps, et icelui passé, les bénéfices sujets au droit de régale, dépendants de leur collation, seront déclarés vacants et impétrables en régale. »

    Mais pour mieux faire accepter ce premier arrêt des prélats de Languedoc, Guyenne, Provence et Dauphiné, où la royauté n'avait pas encore exercé le droit de régale, par une seconde déclaration le roi autorisait les archevêques et les évêques de ces provinces à faire enregistrer leur serment de fidélité à la Chambre des Comptes, c'est-à-dire à obtenir la mainlevée de la régale, sans être astreints pour cette fois au payement d'aucun droit. 
   Le Droit de régale était un vieux droit apparu à l’époque carolingienne et consolidé au VIIIe siècle. Il permettait au roi de percevoir les revenus d’un évêché ou d’une abbaye, de nommer aux bénéfices qui en dépendaient, tout le temps qu’ils étaient vacants. 
I  l existait deux régales: la régale temporelle, droit qu'avait le roi de toucher les revenus des évêchés vacants et la régale spirituelle qui était le droit pour le roi de distribuer les bénéfices d'un diocèse en lieu et place de l'évêque manquant.
   Comme il ne s’appliquait qu’au nord de la Loire, Louis XIV voulut l’étendre au midi dès 1673, ce qui entraîna un conflit d’une vingtaine d’années avec la Papauté et avec certains évêques récalcitrants dont Nicolas Pavillon évêque d'Alet et son collègue de Pamiers François de Caulet.

   La régale était donc le droit royal de percevoir les revenus de l'archevêché ou évêché vacant et d'en conférer les bénéfices jusqu'au moment où le nouveau prélat, institué et sacré, avait fait enregistrer son serment de fidélité à la Chambre des Comptes de Paris. « De par les anciennes ordonnances du royaume et l'usage observé depuis des siècles, écrivait en 1655 l'archevêque de Toulouse Marca, particulièrement compétent en la matière, dans des instructions rédigées par lui pour Hugues de Lionne, Ambassadeur extraordinaire à Rome pour l'élection du Pape Alexandre VII, lorsqu'un archevêché ou évêché est vacant, par mort, par résignation ou autrement, il y a ouverture en régale, ainsi que portent les ordonnances. L'effet de ce droit de régale est tel que le revenu temporel appartient au roi et est administré parles économes qu'il établit.»

Lorsque Louis XIV, sous l'inspiration de Colbert, déclarait, dans son arrêt du 8 février 1673, confirmé en 1675, le droit de régale universel, il faisait par cette extension de la régale triompher partout la reconnaîssance de son pouvoir absolu et les arguments de ses légistes, imbus de l'idée de son universelle souveraineté. Ce droit royal que l'on appelle droit de régale est aussi souverain et indépendant que la royauté même » . La question fiscale était secondaire, en effet, les rois de France avaient depuis des siècles alloué à la Sainte-Chapelle les fruits temporels de la régale, réservant seulement à la royauté la collation des bénéfices pendant la vacance du siège.
«On rapporte que le roi Charles V donna en 1364 à la Sainte-Chapelle de Paris le reliquat des comptes des régales; que Charles VII donna à  la même Sainte Chapelle le profit des régales pendant trois ans; que Louis XI les lui donna pendant toute la durée de son règne, ce que firent aussi Charles VIII, Louis XII, François Ier, Henri II et François II et qu'enfin le roi Charles IX fit don à cette église de tous les revenus des régales sans condition de temps. Le chapitre de la Sainte-Chapelle en a joui jusqu'en l'année 1641, que le roi Louis XIII lui donna en échange l'abbaye de Saint-Nicaise de Reims, et laissa tous les profits des régales aux nouveaux archevêques et évêques. Les lettres de ce don furent vérifiées au Parlement de Paris en 1642, et en même temps la Cour ordonna que le roi resterait dans la jouissance des régales et qu'un archevêque ou évêque venant à mourir, tous les revenus de l'archevêché ou évêché venant à vaquer seraient saisis à la poursuite du procureur général qui y établirait des commissaires.»  Il s'agissait pour Colbert d'une question beaucoup plus haute : du droit éminent de l'État sur la propriété ecclésiastique, et il eût volontiers contresigné ces lignes : « C'est la prétention des officiers royaux que le pouvoir qu'on attribue à nos rois de conférer les bénéfices ne provient d'aucune participation qu'ils aient au sacerdoce, mais qu'il émane de leur souveraineté.»  Assemblée du clergé de France 1681-82. (Arch. nat., G8 664a)

  Louis XIV nous éclaire pleinement dans ses mémoires et l'on ne saurait être plus explicite que le roi lui-même : « Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens, tant des séculiers que des ecclésias-tiques, pour en user comme sages économes, c'est-à-dire selon les besoins de leur État... Tout ce qu'on dit de la destination particulière des biens de l'Eglise et de l'intention des fonda-teurs n'est qu'un scrupule sans fondement, parce qu'il est constant que, comme ceux qui ont fondé les bénéfices n'ont pu, en donnant leurs héritages, les affranchir ni du cens, ni des autres redevances qu'ils payent aux seigneurs particuliers, à bien plus forte raison n'ont-ils pas pu les décharger de la première de toutes les redevances, qui est celle qui se reçoit par le prince comme seigneur universel pour le bien général de tout le royaume.» Ainsi, pour Louis XIV et pour Colbert, c'était rendre au prince, c'est-à-dire à l'État, ce qui appartenait à l'État, que de décla-rer la régale universelle ; c'était, en un sens, faire oeuvre légitime et nationale. Mais pour bien juger de la conduite du roi, et, par suite, de ceux qui, comme Nicolas Pavillon et son ami François-Etienne de Caulet, lui résistèrent courageusement, il convient d'examiner si cette question du droit de propriété de l'Église pouvait se poser au dix-septième siècle, sous le règne de Louis XIV, de la même façon qu'elle devait se poser très justement au moment de la Révolution française, avec la destruction de l'ancien régime.

   Or, il ne pouvait en aller en 1673 comme il en ira en 1789. Qu'était le roi en effet? Il se voulait l'incarnation de l'État. Mais n'y avait-il point là de sa part une prétention injuste, ou à tout le moins excessive? Comment s'étaient formés son pouvoir et son royaume? Par l'agrégation autour d'un fief central d'une foule de seigneuries et de souverainetés particulières, qui, les unes par la force, les autres par héritage, étaient venues successivement s'agglomérer autour du fief capétien, pour en faire le royaume de France.
  Sans doute, héritier des Carolingiens et des Mérovingiens, et par eux des empereurs romains, le roi capétien essaya, dès les origines, de devenir le princeps selon la loi romaine ; mais, s'il finit par enlever à la féodalité laïque et ecclésiastique tout pouvoir politique dans l'Etat, il ne la détruisit pas socialement, n'étant lui-même, selon l'expression de l'historien et philosophe Taine, que « le premier des privilégiés ». La question du droit de propriété ecclésiastique, par conséquent celle du droit de régale, qui y était implicitement contenue, ne pouvait être posée et résolue, de façon souveraine, que par la nation elle-même, procédant, au nom des droits imprescriptibles de l'homme et du citoyen, à la création d'un ordre social nouveau sur les ruines de l'ancien.
   Elle ne pouvait l'être sans quelque injustice, au nom des seuls intérêts politiques, par une monarchie qui laissait subsister une société fondée sur le privilège, et qui vivait elle-même du privilège. Ainsi, par ses arrêts de 1673 et de 1675, Louis XIV commettait une réelle usurpation sur les privilèges des provinces qui, comme le Languedoc, étaient encore indemnes. Ce devait être l'un des arguments principaux qu'allait invoquer contre le roi l'évêque d'Alet. C'est en s'appuyant d'abord sur le douzième canon du concile général de Lyon de 1274 ( qui recommande l'excommunication contre ceux qui veulent usurper les régales), qu'il protestera contre l'usurpation royale).
   Mais il tirera aussi les raisons de son opposition des privilèges mêmes de la province ecclésiastique de Narbonne, venue à la couronne avec ses droits particuliers, qui n'ont pu être aliénés par le fait de sa réunion au royaume de France : « L'universalité de la régale, écrira-t-il dès sa première ordonnance épiscopale, ne peut être regardée que comme une entreprise contraire à l'ancien droit et à la liberté canonique de la province, qui n'a jamais été sujette à la régale, non seulement du temps qu'elle avait des seigneurs particuliers, mais aussi depuis qu'elle a été unie à la couronne sous le règne de saint Louis, qui la conserva dans tous ses droits et toutes ses immunités, comme ont fait depuis les rois très chrétiens ses successeurs, et nommément en ce qui concerne la régale; de quoi Philippe le Bel donna une déclaration expresse par ses lettres patentes de l'année 1303, dans laquelle liberté ladite province s'est toujours conservée, par une possession constante et immémoriale ».

   Il en sera donc pour Nicolas Pavillon de l'extension de la régale comme de la politique d'usurpation sur les États de la province de Languedoc, et son opposition sera la continuation de celle qui, dans les Etats, le faisait protester si énergiquement contre l'asservissement de ces vieilles assemblées à toutes les volontés des ministres et des intendants. Pour lui les arrêts de 1673 et de 1675 seront aussi injustes que l'édit de Béziers de 1632; c'est l'achèvement de la même pensée, la suppression des privilèges religieux de la province de Languedoc, qui complète la suppression de ses privilèges politiques. 
   Puisque le roi était le fils aîné de l'Église, qu'il avait, en outre de sa fonction politique, une fonction religieuse, étant, en quelque sorte, l'èvêque extérieur, comme disaient ses légistes eux-mêmes, n'aurait-il pas dû limiter l'action de l'État au seul temporel, et respecter les droits spirituels les plus évidents des autres évêques? Il y avait là, dans l'esprit de Nicolas Pavillon, un empiétement illégitime, et déjà le Rituel d'Alet fait prévoir la conduite de l'évêque. Que disait-il dans la dix-huitième instruction de son Rituel relative aux bénéfices ecclésiastiques?« Le service que l'on rend à l'Église, écrivait-il, est le fondement de ce que l'on appelle bénéfice, qui est un droit de jouir, à cause de ce service même, de quelque portion du bien de l'Eglise.» Par conséquent, il importait, comme l'avaient établi les plus grands docteurs du moyen âge, « les véritables Pères de l'Église » qui s'appellent saint Bernard et saint Thomas, que les évêques restassent les juges en matière de bénéfices, et surtout de bénéfices à charge d'âmes. Nul n'avait le droit de passer par-dessus leur tête, et il ne suffisait même pas pour entrer légitimement dans un bénéfice d'en avoir obtenu les provisions du pape in forma gratiosa. Ce que le pape ne pouvait faire, en vertu de quel droit le roi l' aurait-il pu? N'était-ce point de la simonie au premier chef?

   Pour Nicolas Pavillon, comme pour saint Thomas, la simonie n'est pas seulement le vulgaire trafic des choses spirituelles; le collateur qui, dans l'octroi d'un bénéfice ecclésiastique, a en vue autre chose que le service de Dieu, est simoniaque, selon la parole même de saint Thomas : « Celui qui donne un bénéfice à quelqu'un, ayant principalement en vue d'obliger celui qui l'en prie, commet une simonie.» Après avoir adressé au roi Louis XIV qui le persécutait ses adieux quelque peu admonestatoires: « Votre Majesté ne croit-elle pas à l'autorité de l'Eglise assemblée en un concile ecclésiastique? Je sais qu'elle y croit, puisqu'elle met entre ses plus glorieux titres ceux de fils aîné de l'Église et de protecteur des saints canons. Je sais qu'elle se souvient de la promesse qu'elle a faite à Dieu en la solennité de son sacre, de protéger l'Eglise et ses ministres, et de conserver aux évêques leur privilège canonique, c'est-à-dire les immunités attachées à leur caractère et les avantages qui leur sont attribués par les saints canons et par les ordonnances des rois très chrétiens... »

    Nicolas Pavillon trouvait encore, le 26 octobre 1677 assez de force pour envoyer au Pape Innocent XI,l'hommage de son dévouement respectueux : « Très Saint Père, Dans 'extrémité où je me trouve réduit par la vieillesse et par une paralysie qui augmente chaque jour et qui me rend perclus de la moitié de mon corps, j'ai cru que je devais encore écrire à Votre Sainteté pour lui rendre ce dernier témoignage de mon union très étroite avec le Saint-Siège et de la singulière vénération que j'ai toujours eue pour elle. J'ai voulu aussi, par là, donner une dernière marque de mon amour pour l'église qui m'a été confiée, en implorant pour elle votre autorité et la mettant sous votre protection, dont elle a maintenant un extrême besoin.

J'ai fait, jusqu'à présent, ce qui a été en mon pouvoir pour lui conserver l'immunité du droit de régale, qui lui est naturelle, qui n'a jamais été interrompue, et qui lui est commune avec la province ecclésiastique de Narbonne, et avec plusieurs autres provinces et églises. Mais je prévois qu'avec ma mort qui s'approche, on ne tardera guère à l'assujettir à ce droit, à moins que vous n'employiez votre autorité suprême auprès du roi pour la garantir de ce joug si pesant. Il ne me reste, Très Saint-Père, en l'état où je suis, que de supplier Votre Sainteté de la conserver dans la même liberté et immunité que je l'ai reçue, il y a près de quarante ans... Aussi, me reposant avec une pleine confiance sur votre bonté paternelle, j'attendrai en patience la mort, étant fortifié de votre bénédiction apostolique, qu'il vous a déjà plu de m'accorder, et espérant d'être encore soutenu devant le tribunal du souverain Juge par vos prières, dont j'ai un extrême besoin et que demande, avec toute l'instance qu'il est possible, Très Saint-Père, de Votre Sainteté, le très humble et très obéissant fils et serviteur.»

 Tenaillé jusqu'au bout par son souci de faire triompher le droit au mépris des convenances sociales et de ses intérêts immédiats, Pavillon à l'heure de sa mort était encore sur la brêche et défendait mordicus les droits et prérogatives attachés à l'exercice de son sacerdoce.
    La véritable indépendance épiscopale, respectueuse du Pape comme du roi, mais aussi, farouchement énergique devant l'un comme devant l'autre et qui faisaient respecter non seulement les libertés et privilèges des provinces mais aussi de l'Eglise face à un monarque désireux de la domestiquer comme il avait domestiqué la noblesse, allait
  disparaître avec la mort de Pavillon.
 De l'exprès mandement du Roi,sous l’autorité de Bossuet, les évêques durent se réunir cinq ans après la mort de Pavillon et rédiger la Déclaration des quatre articles qui confirmait avec éclat le gallicanisme.

  Quel était le contenu de cette déclaration?

La Déclaration des quatre articles ou Déclaration du Clergé de France était une Déclaration des droits et privilèges de l’Eglise gallicane adoptée par l’Assemblée du clergé de France réunie à Paris le 19 mars 1682. Ce texte etait une sorte de charte fondamentale du gallicanisme affirmant :

a/ que le pape n’a qu’une autorité spirituelle, qu’il ne peut juger les rois, ni les déposer ni délier leurs sujets de leur devoir de fidélité b/ que le concile général est supérieur au pape c/ que les anciennes libertés de l’Eglise gallicane sont inviolables d/ que le pape n’est infaillible qu’avec le consentement de l’Eglise universelle.
   Le souverain pontife Innocent XI (imité par son successeur Alexandre VIII) rejeta le texte et refusa par la suite l’investiture canonique aux nouveaux prélats qui avaient voté la déclarationn Trente-cinq évêchés se trouvèrent sans titulaire. Aux prises avec la Ligue d’Augsbourg, Louis XIV fut contraint de céder en 1693 et fit prononcer une rétractation personnelle aux survivants de l’Assemblée de 1682.
   Malgré ce revers dû aux aléas des fortunes de la guerre plus que d'une volonté politique, l'esprit de la déclaration des quatre articles demeurera vivace au sein du clergé de France si bien que lors du Concordat de 1801 des articles organiques joints au dit concordat imposèrent à nouveau la déclaration de 1682 dans l’enseignement théologique officiel.
    Notons bien que la monarchie absolue restait aux prises avec une contradiction mortelle: Créer un Etat moderne où les ordres privilégiés se verraient nécessairement peu à peu dépouiller de leurs privilèges au profit de l'Etat et continuer à faire reposer l'appareil d'Etat sur un système où les privilèges étaient la clef du fonctionnement.
    Louis XIV et Louis XV en s'affranchissant selon leur bon plaisir des lois édits et ordonnances de leurs prédecesseurs pour s'arroger tous les pouvoirs, en ignorant par lit de Justice les remontrances de leurs parlements vont en croyant renforçer l'omnipotence du pouvoir Monarchique faire un insidieux travail de sape de ses fondements.
   Les ordres privilégiés (noblesse et clergé) vont peu à peu faire défection et ne seront plus à la veille de la Révolution que des soutiens très critiques à l'exception d'une toute petite frange de la haute noblesse et des princes de l'Eglise qui n'ont pas vu venir les temps nouveaux et restent antichés des chimères de temps révolus.
  L'heure de la bourgeoisie a sonné, les leviers du pouvoir sont déjà dans ses mains, les rois se défiant de leur turbulente noblesse lui ont confié peu à peu l'administration de l'Etat.
   Une caste de technocrates a vu le jour dès le XVIIème siècle, des bourgeois désignés par le Roi qui vont occuper le devant de la scène politique (Colbert, Le Tellier, Chamillart, Desmarets, Arnauld....) ravissant ainsi à la noblesse la puissance politique dont elle s'était toujours servi pour nuire aux intérêts de la monarchie, pour servir avec un zèle sans faille les monarques successifs qui n'auront de cesse d'elever ces robins comme un rempart face à la capacité de nuisance  que représentait la haute noblesse pour l'Etat.

                                                                                 Avec l'aimable autorisation de publication de Monsieur Pierre Fabre, professeur d'histoire

Date de dernière mise à jour : mercredi, 11 Septembre 2013

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